L'euro à 1,60 $, une chance pour nos entreprises !
La Tribune | 25 mars 2008
Si nombre de chefs d'entreprise en France se plaignent des désavantages d'un dollar faible, ils sous-estiment les opportunités d'une situation qui ne durera pas et qui mériterait de développer rapidement une stratégie de change adéquate.
Mis sous pression par l'« exubérance irrationnelle des marchés », le billet vert bat jour après jour de nouveaux records de baisse, frôlant le seuil de 1,60 contre un euro moins de trois semaines après avoir touché le point bas symbolique de 1,50.
Pour les personnes qui ne sont pas familières du marché des changes, il est important de comprendre que nous vivons là des moments exceptionnels. Historiquement, jamais le dollar n'a été aussi faible face aux devises de l'Europe. En pratique, avant 1999 (date de la création de l'euro), la parité de référence pour les cambistes était le dollar/mark qui a connu son plus-bas absolu en avril 1995, à 1,35, soit l'équivalent de 1,46 en euro/dollar.
Aujourd'hui, ce point bas est allègrement dépassé, et ce depuis novembre dernier (cf graphique ci-dessus). Nous sommes entrés dans une terra incognita financière à coup sûr parfaitement exagérée car, du point de vue économique, la parité normale euro/dollar devrait être comprise entre 1,10 et 1,20. En bref, le billet vert est tombé aujourd'hui à un niveau exceptionnellement bas, qui ne saurait durer éternellement, d'autant plus que l'histoire montre que les fins de mouvements sont très souvent paroxysmiques et qu'elles préfigurent, dans les mois qui suivent, des retournements majeurs. Après une tendance baissière qui dure depuis
2002, la probabilité d'assister à un rebond haussier du dollar est à l'évidence très forte, un retour à la moyenne étant dans ce cas fort probable dans les trois à cinq ans.
Forts de ce constat, il importe d'en dégager les éléments positifs, tout en prenant le contre-pied des réactions négatives. Ces dernières sont incarnées par les pourfendeurs du dollar faible, exportateurs en devises, au premier rang desquels de grandes sociétés françaises tels les adhérentes du Gifas (industrie aéronautique), qui n'ont, semble-t-il, pas bien compris le mode de fonctionnement du marché des changes et dont la dernière option affichée est de transférer leurs usines aux Etats-Unis pour limiter leurs coûts de production. (Parions que, dans cinq ans, lorsque celles-ci seront enfin en service, le billet vert sera revenu à parité avec l'euro, voire au-dessus comme au début des années 2000 !)
Opportunité extraordinaire. Nous conseillons ainsi aux présidents de ces sociétés, plutôt que de prendre une décision aussi inappropriée, de conserver au contraire toutes leurs usines, tous leurs employés, tout leur savoir-faire en Europe et de travailler en parallèle à la mise en place en interne d'une véritable stratégie de couverture de change, qui n'a pour l'instant été que très peu pratiquée par les grandes en-treprises françaises. Il se trouve qu'aujourd'hui le marché offre l'opportunité extraordinaire d'acheter du dollar à 1,60 contre un euro, il se trouve également que 10, 20, voire 50 % des achats de fournitures de ces grandes sociétés exportatrices sont libellés en dollars. Dans ces conditions, l'idéal est de faire des provisions de dollars à l'achat pour les cinq ans qui viennent (voire davantage) via des options de change (2), et de laisser pour l'instant non couvert le chiffre d'affaires en devises à venir, en attendant que le billet vert remonte (tendance qui sera certainement accentuée si les démocrates remportent la présidentielle américaine) !
Un tel conseil s'applique à l'évidence à toutes les entreprises structurellement importatrices de produits et services libellés en dollars tout comme aux entreprises exportatrices, le point important étant pour elles de gérer séparément la couverture des achats en devises (pour laquelle nous vivons une opportunité historique) et la couverture des ventes en devises (pour laquelle il est urgent de ne rien faire). De ce point de vue, compenser a contrario flux import et flux export pour gérer une position « nette » apparaît parfaitement inadéquat et inefficace...
Point pratique : il importe de vérifier avec les commissaires aux comptes que ces couvertures à long terme soient enregistrées de manière à ne pas risquer de déstabiliser les comptes annuels (a priori, avec un peu de technique, c'est parfaitement possible, y compris avec les nouvelles normes comptables IFRS et IAS 39...).
Ne nous plaignons pas. Dans le même registre, le dollar historiquement bas représente une occasion extraordinaire pour faire de la croissance externe en acquérant des sociétés américaines, cotées ou non cotées, ou des entreprises de la zone dollar (Amérique latine, Asie du Sud-Est, Moyen-Orient...). De même, pour les gérants de fonds, les titres de créances en dollars (à court, moyen ou long terme), pourvus d'une signature très bien garantie, méritent selon nous d'être investis en fond de portefeuille pour les prochaines années.
En conclusion, ne nous plaignons pas, nous Européens, car ce dollar très faible a finalement du bon, si l'on veut bien y réfléchir à deux fois. Mais il faut en profiter dès maintenant car, dans six mois ou un an, cela risque d'être trop tard...
(1) Respectivement responsable du cabinet JRL/Contacts et directeur général de Sodefinance Capital Market.
(2) Coût compris entre 0.5 % et 5 % du montant couvert en fonction des stratégies choisies et de leurs échéances.
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